par Josiane RIVEST
17 ans, 5e secondaire, école Armand-Corbeil, Terrebonne
Je me souviens et je me souviendrai toujours de cette journée qui m'a fait comprendre, de la première fois où je l'ai vu. C'était avant que la vieillesse ne creuse mon visage, avant que ma vie ne se fonde en une habitude morne. L'habitude, celle qui détruit tout. C'était l'époque où, du haut de mes seize ans, de mes quelques amants et de mes passions frivoles, je croyais encore aux contes de fées.
Je me retrouvais en un nouveau monde avec des visages inconnus. Je venais d'emménager, c'était quelques années avant la liberté, avant l'autonomie complète.
Je marchais, l'automne était arrivé, les feuilles tombaient, la nature nous offrait des panoramas des plus flamboyants. C'est alors que je le vis, ses yeux étaient gris, son regard triste. J'étais envoûtée, hypnotisée, je ne pouvais détourner les yeux.
Je passais, chargée de livres et d'idées futures et ,lui, il ratissait les feuilles.
L'aube se battait contre la lune et déjà le soleil brillait. Je mordais dans la vie, la vie blanche, blanche comme la neige pure qui remplissait déjà nos têtes, même si, en son absence, nous ne sommes que des enfants qui n'ont jamais vu, car chaque hiver nous est étranger. Et ,lui, il ratissait les feuilles.
L'école Armand -Corbeil me souriait déjà. Suzie Charette m'enseignait, elle était très spéciale. J'ai oublié beaucoup de visages, j'en ai trop vu qui jugeaient, mais je me souviens encore d'elle. Elle était ce que je voulais devenir, une artiste.
Depuis ma tendre enfance, ou plutôt du plus loin dont je me souviens, j'ai toujours été solitaire. J'étais différente des autres enfants, j'étais très gênée, mais avec les années, j'ai appris à faire face à ma gêne. Ainsi, j'ai pu me faire un cercle d'amis assez imposant et varié. Je n'eus pas de mal à me faire apprécier de mes collègues de travail et, avant la fin de cette unique année, j'ai connu des amis qui me suivent encore et ce, après 65 ans. Certains sont restés.
Le lendemain matin, je le vis encore une fois. Il saluait les passants comme si chaque nouveau visage qu'il rencontrait lui donnait plus d'ardeur à la tâche. Il ne devait pas savoir le pourquoi de ses salutations, il avait appris, c'est tout. Ses pensées étaient les nôtres, car nous inventons les âmes de ceux qui se taisent. Mais toujours, il ratissait les feuilles. Elles étaient siennes, probablement seules dans l'espace qu'occupaient ses biens.
Il me troublait, tant il était vide mais épanoui. J'aurais souhaité être à sa place pour ne pas voir la méchanceté humide des gens, pour ne plus que ratisser des feuilles.
Une semaine passa, puis deux, et il était toujours au rendez-vous, armé de son rateau pour s'attaquer à la rigueur des vents. Après l'avoir longuement observé, j'avais pris la décision d'aller lui parler. Je me demandais s'il agissait comme le simple peuple terne ou s'il était un rebelle dans l'âme, un ancien conquérant des années "peace and love". Quand je me suis finalement décidée, je lui en ai dit beaucoup moins que prévu, je lui ai dit: "Pourquoi ratissez-vous les feuilles si soigneusement alors qu'elles ne cessent de tomber?"
Il me répondit, très naturellement:"Pour l'espoir. Tu vois, je fais réfléchir les gens qui, comme toi, passent ici chaque matin. Ceux qui me dévisagent comme tu m'as dévisagé. Maintenant, je fais partie de ta vie, de tes souvenirs."
C'est à ce moment que je le vis vraiment. La vieillesse s'était emparée de lui, son âme était la sagesse même. Sa voix était douce , un léger accent caressait ses mots. Il était la vieillesse même, son corps tombait au rythme des sabliers. Je ne le connaissais pas.
Je revins le lendemain matin mais, il n'était plus là. Alors que j'arpentais des yeux les alentours, mon souffle se coupa, l'hiver était passé. Il était l'automne, et envisager sa présence dans l'environnement froid que couronnait l'hiver me semblait impossible. Il marquait la fin de l'automne, il m'appelait donc à continuer dans le long fleuve tranquille qu'est la vie. Sa disparition m'imposait un changement, il était temps pour moi de couper le fil qui me reliait encore à mes jouets, à l'enfance si simple. Ce fut la journée où je vieillis, celle qui sculpta la dureté de l'esprit. J'ai maintenant compris que nous n'inventons pas les âmes de ceux qui se taisent, ils nous les dictent. Maintenant, au crépuscule de ma vie, il ne me reste plus rien, plus de peurs ni de chaleur, que l'envie de mourir me caresse, il ne reste que moi. Je vois passer les étudiants, le matin, la tête dans les nuages, certains sont en amour et moi, qui ai passé ma vie à observer les autres, à jalouser leur bonheur, je ratisse les feuilles...
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